Le Boudoir de Marie-Antoinette

Prenons une tasse de thé dans les jardins du Petit Trianon
 
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 Visite aux Tuileries en 1791

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madame antoine

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MessageSujet: Visite aux Tuileries en 1791   Sam 20 Jan - 14:53

Bien chers Amis du Boudoir de Marie-Antoinette,

J'ai à coeur de partager avec vous le témoignage d'un témoin oculaire présent aux Tuileries en 1791. Il s'agit d'un jeune étudiant breton qui laissa la relation de son voyage à Paris.



Au commencement de 1791, la révolution était, disait-on, finie, et la monarchie constitutionnelle solidement établie. Si ce n'étaient là d'incontestables vérités, c'était au moins l'opinion commune, et des gens éclairés la partageaient à Paris. Dans les provinces, les convictions étaient moins robustes. En Bretagne, surtout, elles étaient parfois ébranlées par les prédictions sinistres de nos vieux gentilshommes qui juraient que ce n'était rien autre chose qu'une grosse émeute, dont les auteurs, fauteurs et complices seraient envoyés au gibet par arrêt du Parlement. Il est vrai que, nous autres étudiants du collège de Rennes, nous traitions fort mal ces prophètes de malheur, qui nous paraissaient des énergumènes, et que, plus d'une fois, poussés par leurs imprécations, nous usâmes de représailles en leur prédisant que la guerre civile, qu'ils appelaient de tous leurs vœux, ferait retomber sur leur tête le sang qu'elle répandrait. Je me suis rappelé, avec un regret douloureux, cette prophétie, lorsqu'elle s'accomplit sous mes yeux sur les plages de Quiberon.

Paris, quand j'y arrivai au mois de février, n'offrait rien dans son aspect qui pût faire présager ce triste avenir. La population était calme, confiante et joyeuse. L'affranchissement des arts et métiers produisait déjà d'heureux fruits, et le mouvement industriel et commercial s'accroissait chaque jour. Sans doute, le faubourg Saint-Germain avait perdu ses nobles habitants, et ses hôtels étaient déserts; mais à peine le savait-on dans les quartiers populeux et marchands où affluaient des consommateurs, qui, s'ils étaient moins riches, étaient bien plus nombreux, et qui d'ailleurs venaient d'hériter de la gabelle, de la taille, de la dîme, et autres impôts de la vieille monarchie, abolis sans retour.

Chaque dimanche était une véritable fête. Il y avait foule dans tous les lieux publics, et l'on pouvait à peine passer sur le boulevard du Temple, qui avait alors une grande vogue. On y était surtout attiré par une pièce nouvelle, qui, comme on le disait, faisait fureur. C'était Nicodème dans la lune, sorte de comédie allégorique, qui avait pour sujet une révolution opérée pacifiquement pour le bonheur de tous. Le public en saisissait les allusions avec transport, et, pendant cent représentations, il applaudit sans relâche à des couplets à la louange du roi, qu'on comparait à une rose.



  • Une rose est l'emblème
    De votre majesté.
    Chez vous le diadème
    Couronne la bonté.



On pouvait bien, sans injustice, ne pas se prendre d'admiration pour cette poésie lyrique; mais son succès prouvait que Louis XVI n'avait point perdu l'affection du peuple.


madame antoine

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Biname

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Sam 20 Jan - 14:54

Un témoignage de première main. Bien ! Very Happy

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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Sam 20 Jan - 15:20

Il faut dire qu'il régnait alors un goût singulier pour les idylles et pour les productions les plus naïves de la littérature. La cour elle-même semblait partager cette prédilection. Pauvre Jacques et la romance qui rappelait son malheur occupaient toutes les âmes sensibles sous les lambris dorés des Tuileries, et l'on n'y lisait autre chose que les nouvelles de Gorgy, auteur entièrement inconnu aujourd'hui, quoique alors il obtînt les succès les plus flatteurs.

La ville éprouvait le même prestige; on aurait dit un retour vers l'âge d'or. On trouvait partout les bergeries de Florian et les contes juvéniles de Berquin. Les romans du XVIIIe siècle avaient totalement disparu. Au lieu de Zadig, de l'Héloïse et de Manon Lescaut, on lisait avec charme Zélie dans le désert, l'Enfant de la nature et les Epreuves du sentiment. Ce penchant pour le romanesque de la vie au moment des plus terribles réalités était comme ces songes agréables qu'on voudrait pouvoir prolonger et qui sont brusquement interrompus par le fracas de la tempête. Marie-André Chénier, dont les poésies si belles et si touchantes sont des inspirations de ce temps, se réveilla du songe de sa courte existence dans les bras de la mort; mais il avait assez vécu pour laisser un nom chéri et glorieux dans le Panthéon de l'histoire.


Paris, Place de la Concorde, en 1791

La sécurité de Paris semblait à l'abri de tout danger; elle reposait sur une base qu'aucune autre capitale n'avait encore jamais eue : soixante mille baïonnettes intelligentes, toujours prêtes et dévouées, et qui n'exigeaient ni solde, ni casernes, ni rien de tout ce qu'il faut aux troupes ordinaires. La grande institution de la garde nationale parisienne, enfantée par la Révolution, était devenue le Palladium de la cité. Au premier coup de baguette, on voyait sortir de chaque maison un citoyen qu'à sa tenue militaire on aurait pris pour un soldat d'élite. Ce n'étaient pas seulement de belles troupes, c'étaient des braves gens qui combattaient comme s'ils en avaient fait métier toute leur vie, et que j'ai vus soutenir pendant trois heures le feu de la meilleure infanterie de l'Europe.

Cette armée, dont le souvenir mérite bien d'être conservé, avait reçu son instruction de détail des gardes françaises, et son organisation du général La Fayette. La plus grande reconnaissance payait ces services. Les instructeurs de la garde nationale ont été promus aux plus hauts grades, et quant au général, la gratitude du peuple en fit, pendant plus de deux ans, le roi de Paris. On ne peut se faire, de nos jours, une idée de l'idolâtrie dont il devint l'objet. C'était une fascination qu'on ne saurait expliquer que par la jeunesse de cœur et d'esprit de toute cette population qui naissait, pour ainsi dire, à la vie politique. Aussitôt que La Fayette paraissait, une foule immense se précipitait à sa rencontre, l'environnait, le pressait, et remplissait l'air d'acclamations. On voulait le toucher et caresser son cheval blanc, qui accueillait ces hommages, comme son maître, avec une patience infatigable et une bonté à toute épreuve.

Ceux qui n'ont connu La Fayette que pendant la seconde partie de sa vie, croiront volontiers que nous avons agrandi les proportions de ce personnage historique, en le décrivant tel que nous l'avons vu à cette époque. Non! c'est que de toute manière il était bien changé. Les cachots d'Olmutz avait brisé son corps et son esprit. A leur supplice s'ajouta celui d'une existence de quarante ans d'espérances trompées, de projets avortés, de méprises funestes, et peut-être aussi la crainte d'être jugé sévèrement par la postérité, après avoir contribué cependant a l'affranchissement de deux grandes nations, au péril de sa vie, et aux dépens de sa liberté, de sa fortune et de son bonheur.


Gilbert du Motier de La Fayette

C'était, en 1791, un charmant cavalier de 35 à 36 ans, mince, élancé, d'une taille élégante, d'un air très-distingué et parfaitement aristocratique. Il avait le teint blanc, le visage pâle, les cheveux blonds poudrés, crêpés à l'oiseau royal avec des ailes frisées cachant les oreilles. Quand il avait la figure animée et l'air satisfait, son aspect était fort gracieux et produisait l'impression la plus favorable. C'était seulement lorsqu'il était excédé qu'on remarquait sur son front des signes d'irascibilité, et que sa bouche avait quelque chose de dédaigneux; mais ces légers indices étaient bientôt effacés par une expression de bienveillance et d'affabilité qui lui était habituelle, et qui lui gagnait l'affection populaire portée jusqu'à l'enthousiasme.

Des circonstances où ma volonté n'était pour rien m'ayant mis en présence des événements politiques, me donnèrent l'occasion, tout jeune que j'étais, de voir et d'observer les hommes qui en étaient les promoteurs, et qui, poussés par une fatalité irrésistible, allaient se faire écraser sous les roues du char qu'ils avaient eux-mêmes lancé.

Quoique arrivé récemment à Paris, et retiré dans l'une des rues les plus désertes du Marais, je fus aussitôt réclamé, grâce à ma haute taille et à mes moustaches noires, pour servir dans la garde nationale. Quand j'objectai à Tallien, qui était président du conseil de la section des Minimes, autrement de la place Royale, qu'il s'en fallait de deux à trois ans que j'eusse l'âge requis, il me répondit avec le sourire le plus agréable et la voix la plus flatteuse, que:



  • « Chez les âmes bien nées,
    La vertu n'attend pas le nombre des années. »



Et huit jours après, le 28 février, j'étais, la baïonnette au bout du fusil, dans les rangs d'un piquet de trois cents hommes fourni par la garde nationale de la section pour aller aux Tuileries garder le roi. C'était ordinairement un service dont l'honneur était payé par beaucoup d'ennui; mais cette fois il en fut tout autrement.

Dès la veille, dans la soirée, le bruit s'était répandu qu'il y aurait des troubles au faubourg Saint-Antoine; les annoncer était un moyen bien connu de les faire naître et d'y convier tous ceux qui les aimaient. Une opinion assez commune en attribuait le projet à ceux qui haïssaient la monarchie constitutionnelle; mais j'entendis des gens mieux instruits prédire que ce serait un coup d'état royaliste pour étouffer la Révolution. L'événement prouva que les deux partis voulaient contribuer à cette folle journée, quoique la haine qu'ils se portaient l'un à l'autre ne leur permît certainement pas de se concerter.

On apprit dans la matinée qu'une centaine d'hommes, très-probablement soudoyés, étaient entrés sans difficulté dans le château de Vincennes, et qu'ils se proposaient de le démolir pour empêcher que le Pouvoir n'en fît une nouvelle Bastille. Ce prétexte leur avait été fourni par la municipalité, qui avait ordonné fort imprudemment qu'on réparât le château afin d'en faire une succursale des prisons de Paris. C'était la chose la plus simple que de faire révoquer cette disposition; mais alors il n'y aurait point eu de bagarre; et il semble que beaucoup de gens étaient d'accord pour en vouloir une.

Les démolisseurs s'étant mis à l'ouvrage, on vint leur faire des représentations au lieu de les menacer d'aller mesurer la profondeur des fossés du donjon. Naturellement ils ne tinrent aucun compte des discours qu'on leur fit, et l'Hôtel de Ville prescrivit alors de faire marcher contre eux un bataillon de la garde nationale. On pouvait choisir sur soixante; on prit précisément dans ce nombre le seul qu'on dût excepter, celui des Enfants-Rouges du faubourg Saint-Antoine, commandé par le brasseur Santerre, dont l'exaltation démagogique était connue de tout le monde. Qu'il sût ou ne sût pas quelle était la faction qui provoquait une émeute, il devait trouver bien qu'on la fît, et que l'autorité montrât son impuissance et son incapacité. Dans cet objet, il garda ses compagnies rassemblées, sans les mettre en marche malgré des ordres réitérés.

La Fayette, aussitôt qu'il lui en fut rendu compte, fit monter à cheval les escadrons de la garde nationale soldée; et, se mettant à leur tête, il partit au grand trot pour Vincennes, brûlant le pavé du faubourg Saint-Antoine, et, montrant une force armée vigoureuse, qui ne craignait pas de traverser les rangs des malintentionnés. Lorsque nous rencontrâmes cette troupe d'élite, nous rendîmes les honneurs militaires au général, mais il était si fortement préoccupé qu'il ne nous vit pas, lui dont la politesse n'avait jamais d'absence.

Enfin notre piquet arriva tardivement au château et prit poste dans la cour des Princes. D'autres détachements vinrent s'établir dans les corps de garde qui avaient été pratiqués autour des deux cours attenantes, dans d'ignobles masures qui formaient alors au levant l'enceinte des Tuileries, à la place où gît la grille du Carrousel. Ces cours étaient séparées par des baraques de la même espèce, et communiquaient entre elles par des portes cochères, munies de guichets, servies par un concierge et gardées par des sentinelles. Les portes extérieures qui s'ouvraient sur le Carrousel, en face d'un labyrinthe de petites rues, étaient absolument semblables. Tout cela, en dedans comme en dehors, était laid, sali, indigne d'une résidence royale. Le château n'était guère mieux tenu ; et le Parlement de Rennes était bien autrement logé. Lorsque j'en témoignai mon étonnement, on me répondit que, de mémoire d'homme, aucune réparation n'avait été faite au Palais et à ses dépendances. La cour y était campée depuis son arrivée de Versailles, où, disait-on, elle comptait bien retourner le plus tôt possible. On prétend même, ajouta mon interlocuteur en riant, que c'est la nuit prochaine. C'était en effet un bruit assez accrédité dans Paris, qu'un beau matin les hôtes du château ne s'y retrouveraient plus. Le départ des tantes du roi, et le projet avorté du départ de Monsieur, avaient donné quelque consistance à ce bruit invraisemblable.


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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Sam 20 Jan - 15:22

L'auteur, Alexandre Moreau de Jonnès, jouit même d'une page Wikipédia.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Moreau_de_Jonn%C3%A8s

Quelle vie d'aventures, en effet !

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Sam 20 Jan - 15:40

Nous prîmes possession des postes du Palais; le plus important était la salle des gardes à l'entrée des appartements du roi; mais elle en était séparée par une porte hermétiquement fermée, et par une enfilade de pièces inaccessibles même à notre vue. Ce poste était purement honorifique, et ne gardait rien du tout. La surveillance des cours semblait devoir être plus réelle, et l'agitation de la journée rendait nécessaire de l'exercer rigoureusement. Mais là encore notre service se bornait à un acte de présence. La porte donnant sur le Carrousel était fermée; et le guichet ouvert dans l'un de ses battants était confié à la discrétion d'un gardien à qui nous devions seulement prêter main-forte au besoin. A la nuit tombante, nos sentinelles commencèrent à s'inquiéter du grand nombre de visiteurs qui survinrent, et dont l'aspect n'avait rien de rassurant. C'étaient des hommes couverts d'un long manteau, et ayant des tricornes enfoncés sur les yeux. On remarqua qu'au lieu de se diriger vers le pavillon de Flore, ils allaient vers la partie du château qui n'avait point d'entrée gardée par nos factionnaires. On ne pouvait savoir où ils entraient, car ils se perdaient dans l'obscurité, les cours n'étant alors éclairées que par quelques rares lanternes dont la lumière semblait destinée plutôt à faire voir les ténèbres qu'à les dissiper. Les sentinelles prirent leur parti résolument; et, après avoir interrogé vainement le gardien, qui fit la sourde oreille, elles lui notifièrent qu'elles allaient arrêter le premier visiteur qu'il introduirait, et qu'elles appelleraient la garde pour le reconnaître. Ayant ajouté que le tumulte du faubourg ne permettait pas de laisser entrer nuitamment des inconnus dans le palais, le gardien, touché sans doute de leur sollicitude, qui témoignait de leurs bonnes opinions, les rassura en protestant que cet hommes mystérieux étaient des gentilshommes. Mais comment, lui dit-on, les reconnaissez-vous avec certitude? Par une carte, répliqua-t-il, qu'ils exhibent, quand j'ouvre le guichet, et par un mot de passe qu'ils me donnent en entrant. Mes jeunes camarades trouvèrent ces précautions fort suspectes, et se rappelèrent que les conspirations s'ourdissaient ainsi. Dès que leur faction fut finie, ils rendirent compte au commandant de ce qu'ils avaient vu et appris.

Dans une conjoncture aussi critique, il aurait fallu un officier expérimenté, et non un militaire par hasard comme notre chef, qui était un fabricant de meubles de la rue Saint-Antoine, riche et fort estimé sans doute, mais dont on ne pouvait attendre les qualités d'un homme de guerre. Il se tira fort bien pourtant de cette position épineuse et déploya soudainement autant de caractère que d'intelligence et d'activité. Il fit sortir toute la garde, la mit en bataille sur deux rangs, fit charger les armes, et tint les tambours prêts à battre la générale. Après une exhortation énergique, il se mit à la tête d'une forte patrouille et alla visiter les postes et interroger les sentinelles. Il s'assura parleurs rapports que plus de quatre-vingts individus dont le costume ressemblait à un déguisement, avaient été introduits dans le château; et l'on admit que ce nombre était au moins doublé ou triplé par ceux qui, étant entrés par la cour des Suisses, avaient échappé à tout contrôle. Des personnes, dans l'intimité des royalistes, dirent le lendemain, qu'il y avait eu une troupe de sept cents hommes dans les appartements. En recherchant comment ils y étaient entrés, on reconnut que ceux venus par la cour des Princes avaient pénétré dans l'intérieur du Palais, au moyen d'une porte étroite servant d'issue à des cuisines souterraines, et conduisant à un couloir où aboutissait un escalier tournant et dérobé qui, disait-on, communiquait avec les grands appartements. Au fond de ce couloir était un lumignon qui éclairait si peu, que l'entrée était tout à fait obscure au dehors. Un factionnaire fut placé en cet endroit avec la consigne d'observer ceux qui se présenteraient pour entrer par un passage réservé seulement à des marmitons et favorable à des conspirateurs. Au reste, rien, dans l'aspect du château, ne laissait deviner qu'il se mît en état de guerre; et ceux qui en connaissaient les habitudes, voyant le calme régner partout, nous accusaient de nous livrer à de vaines alarmes.

La patrouille allait rentrer, quand un cliquetis d'armes, des vociférations et une lourde chute se firent entendre. Nous courûmes, guidés par le bruit, vers le lieu de la scène. C'était notre sentinelle à la porte basse, qu'avait heurtée violemment l'un des nouveaux commensaux du palais, en se précipitant vers l'escalier dérobé. Cette brutalité lui avait attiré un coup de crosse de fusil, qui l'avait envoyé rouler sur le pavé, en proférant des injures et de fort imprudentes menaces. Quand on voulut arrêter cet homme, il se révolta, se débattit vigoureusement, et il fallut employer la force pour le conduire au corps de garde. Là, on vit, avec une extrême surprise, que, sous son manteau, il était armé comme les brigands de la forêt Noire que Schiller venait d'illustrer. Son habit de cour, avec une ceinture garnie de dagues et de pistolets, lui donnait l'air le plus grotesque; et il était impossible de le reconnaître pour l'un des élégants seigneurs familiers des Tuileries.


Le Palais des Tuileries

Cet incident produisit une agitation et un tumulte inexprimables. Nous fûmes tous convaincus que les aventuriers introduits dans le château en étaient déjà les maîtres, et qu'ils allaient enlever le roi, de gré ou de force, en surmontant toute résistance opposée à son départ. Cet audacieux projet, qu'on allait exécuter insolemment devant nous, enflamma de colère et d'indignation tous les esprits; et, pour punir à l'instant les conspirateurs, on proposait déjà les partis les plus violents, quand tout à coup la grille du quai s'ouvrit, et le général La Fayette, trempé de sueur, couvert de boue, se précipita au grand galop dans la cour des Princes, suivi seulement de quelques officiers d'état-major. Nous le reçûmes avec des acclamations, car il était bien temps qu'il arrivât. Il venait de Vincennes, et il avait traversé tout Paris avec une telle vitesse, que son cheval, exténué de fatigue, se coucha sur le flanc sitôt qu'il en fut descendu. Le général avait fait prisonniers une soixantaine des démolisseurs du donjon, et les avait envoyés à la Conciergerie. Il s'était frayé un chemin, à son retour, à travers les attroupements du faubourg Saint-Antoine, et Santerre n'avait pu lui faire tirer que deux ou trois coups de fusil, tant la rapidité et la hardiesse de sa course avaient déconcerté ses ennemis. La municipalité, qui avait le devoir et le pouvoir de faire marcher cinquante bataillons pour le couvrir de toute attaque, n'avait donné aucun ordre; son engourdissement était si profond qu'elle ne savait pas même de quel danger le château était menacé en ce moment. La Fayette en avait été instruit par un avis tardif, et il avait éprouvé un mortel dépit, en découvrant que l'échauffourée de Vincennes n'était qu'une ruse imaginée pour le tenir éloigné des Tuileries, et mettre à profit son absence. Aussi ses premières paroles furent-elles pour s'informer du roi, qu'il croyait avoir été enlevé. Notre commandant lui dit sans doute que ceux qui en avaient le dessein étaient encore dans le château pour l'exécuter, car le général, élevant la voix d'une manière menaçante, s'écria : Je vais y mettre ordre; et il ajouta d'un ton impératif, comme s'il nous avait menés au combat: Suivez-moi, messieurs!

Aussitôt nous nous précipitâmes sur ses pas, et en un instant nous franchîmes, serrés en masse, l'escalier du pavillon de Flore. Après avoir traversé deux ou trois salles, nous arrivâmes à la porte fermée qui servait d'entrée aux appartements. Les battants étant restés clos obstinément, le général fit un signe de la main, et ils s'ouvrirent comme par enchantement.

La salle où nous entrâmes ne contenait qu'un groupe d'officiers que je pris pour des gardes du corps. Nous atteignîmes, au pas de course, la porte d'une autre pièce beaucoup plus vaste, et nous nous trouvâmes face à face avec l'ennemi, et pour ainsi dire poitrine contre poitrine. Il y avait là cinquante à soixante hommes pressés les uns contre les autres, tous armés jusqu'aux dents, et portant un habit de cour avec des figures patibulaires. Le général, qui était entré le premier, se trouva au milieu d'eux; et le souvenir des quarante-cinq de Henri III m'ayant frappé l'esprit, je le crus mort. Sans aucun doute ils auraient pu lui faire subir le sort du duc de Guise à Blois, mais ils hésitèrent, et l'occasion leur échappa. Désarmez-les, nous cria le général; et, sans s'arrêter, il se fraya un chemin au milieu d'eux, méprisant le danger ou plutôt ses adversaires dont il semblait dire dédaigneusement : ils n'oseraient.


madame antoine

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Colibri

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Sam 20 Jan - 15:42

Oh la la la ! Tout ça !
Ca a l'air super, mais dsl pas le temps de tout lire aujourd'hui Embarassed Embarassed

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cui cui cui
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O Mon Roi

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 8:30

Et l'on disait le palais sécurisé !
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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 11:25

Bien chers Amis, je vais donc continuer le récit.

Pendant que nous repoussions les conspirateurs à la pointe de nos baïonnettes, et que nous leur arrachions leurs armes, le général s'avança vers la porte qui s'ouvrait à l'autre extrémité du salon; j'y courus, persuadé qu'il allait à sa perte, et que cette autre pièce était encore pleine d'ennemis. Mais, sur le seuil, il se découvrit, fit un geste pour nous arrêter, et se trouva devant le roi, qui était debout et isolé au milieu de l'appartement. « Sire, dit-il, d'une voix émue, et dont l'accent laissait percer une colère contenue, pendant que la garde nationale et moi nous nous dévouons pour le service de Votre Majesté, des aventuriers, armés comme des assassins, sont introduits dans votre palais, et y appellent sur leurs traces tout un peuple en furie, dont rien ne saurait arrêter la vengeance. »

Quoique je ne fusse qu'à quelques pas du roi, je pus à peine saisir les premiers mots de sa réponse, tant on faisait de vacarme derrière nous dans le salon voisin. Je crus comprendre que c'était une phrase négative, une sorte d'excuse, telle que : Je n'y suis pour rien. Mais j'entendis très-bien ce qu'il ajouta. « Ce sont, dit-il, des serviteurs trop zélés, qui ont cru à tort que j'étais en danger; faites tous vos efforts pour qu'ils n'éprouvent aucun mal. Je désire que tout ceci n'aille pas plus loin, et qu'il n'en soit pas parlé. »

Ces dernières paroles, dont je ne rapporte que le sens, furent, je le crois, plus expresses; elles furent prononcées avec une intention et une émotion très-marquées.


Le Roi Louis XVI

Le général, qui recevait chaque jour aux Tuileries un très-mauvais accueil, ne pouvait s'attendre à une meilleure réception, lorsqu'il venait y faire une visite fort imprévue et encore moins désirée. Il fut surpris et presque stupéfait d'entendre le roi lui parler avec une bonté et une sorte de confiance qu'il n'avait jamais obtenues, quoiqu'il les eût mieux méritées. La résolution qu'annonçait assez son entrée brusque et hautaine, l'abandonna soudainement. Il prononça quelques paroles de dévouement et protesta qu'il allait faire exécuter les ordres du roi. S'il avait cru, comme on l'assura le lendemain, qu'il avait montré suffisamment son pouvoir pour saisir enfin l'ascendant qu'on lui refusait, il dut être détrompé à l'instant par une circonstance très-significative. Il venait à peine en sortant de passer le seuil de l'appartement royal, quand la porte fut fermée derrière lui avec fracas et une insultante brutalité de laquais.

Cette manifestation insensée de haine et de mépris pouvait être le signal de la mort des prisonniers qui étaient là dans toutes les antichambres, attendant leur sort. Les uns étaient couchés sur le parquet, garrottés avec les rideaux des fenêtres; les autres étaient acculés contre les murs et s'attendaient, à chaque minute, à être précipités du haut des balcons sur les pavés de la cour.

La Fayette, qui m'avait semblé fort irrésolu devant le roi, fut ici en face d'un grand péril, et, au milieu d'un tumulte effroyable, calme, habile et courageux. Sa voix fut d'abord étouffée par des imprécations et des cris : A mort! mais il parvint à faire entendre à cette foule de furieux des paroles de miséricorde. Il ne se pardonnerait jamais, dit-il, une complicité, même involontaire et forcée, dans l'événement qui ensanglanterait le palais du roi, et il s'exilerait d'un pays où les meilleurs citoyens, égarés par des passions cruelles, préféreraient la vengeance à la gloire de pardonner. Il demanda, comme une récompense de ses services, comme un gage de l'affection qu'on lui portait, que les prisonniers fussent épargnés, et qu'on les expulsât du château sur-le-champ sans leur infliger aucun mauvais traitement.

Le succès de cette allocution fut décidé par les officiers, qui entraînèrent l'assentiment unanime en criant : Vive le général! Ces acclamations, répétées dans toutes les parties du palais, durent lui causer une satisfaction d'autant plus grande que ses ennemis les entendirent, et furent forcés de reconnaître le pouvoir qu'il possédait.

Aussitôt les prisonniers furent déliés, et ils défilèrent un à un, saisis au collet, comme des repris de justice, et conduits ou plutôt poussés et traînés jusqu'à la porte de la cour des Princes, donnant sur le quai. Là, ils furent libérés et durent se féliciter d'en être quittes pour si peu, après avoir vu la mort de si près. On a dit que, dans leur chemin pour sortir, ils avaient été battus outrageusement; il n'y eut rien de semblable devant moi. Assurément ils furent traités avec rudesse, et ceux qui affectaient des airs de Matamore reçurent bien quelques horions et des bourrades de fusil. Mais ils s'étaient exposés à pire encore par leur folle et téméraire entreprise, et tous ceux qui virent les armes qu'on leur avait arrachées, et qui remplissaient les paniers d'osier servant à porter le bois pour les cheminées du château, demandèrent comment de tels conspirateurs étaient restés impunis, à moins que ce ne fût pour les encourager à s'y mieux prendre une autre fois.


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Sido Scorpion

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 11:27

O Mon Roi a écrit:
Et l'on disait le palais sécurisé !
Non, la Famille Royale n'était pas en sécurité aux Tuileries.

Ce récit est incroyable ! Shocked

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Avais-je atteint ici ce qu'on ne recommence point ?
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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 11:34

Après le départ du général, j'avais laissé passer devant moi le cortège des prisonniers, prévoyant, dans ma jeune expérience, que leur transfert ne serait pas sans encombre dans les escaliers. Je vis arriver pour garder les appartements de nouveaux piquets, qui, bien plus habiles que ceux du Marais, se mirent à fureter partout, persuadés qu'il y avait encore des ennemis cachés derrière les tapisseries. Ils avaient raison; une armoire fut découverte, qui en contenait une douzaine, et il y en avait autant dans un bûcher. On assurait qu'il s'en était échappé bien davantage que nous n'en avions pris, et que, par des corridors secrets, ils avaient gagné la cour des Suisses et la rue Saint-Nicaise.

J'appris alors, par les nouveaux venus, comment au commencement de cette journée, nous étions réduits à un si petit nombre, et n'avions point de commandant supérieur. Le chef de légion, qui était le colonel général de service, avait donné un grand dîner chez un restaurateur renommé de la terrasse des Feuillants; et quand il avait fallu qu'il marchât, ce fut impossible. A l'égard des piquets qui devaient nous prêter concours et assistance, il se trouva, par un singulier hasard, que c'étaient ceux de deux sections connues par leur royalisme sans bornes, et qui se moquèrent des avis que nous leur transmîmes. Nous n'avions pas d'ordre à leur donner en l'absence du chef de légion. C'est ainsi que le palais fut abandonné à la grâce de Dieu, et faillit être pris par les conspirateurs.

Monsieur, me dit un vieux garde national de bonne mine, qui me prenait, je crois, pour un jeune royaliste, vous faites là une triste expérience des révolutions. Le désordre est partout; M. le marquis de La Fayette entre chez le roi sans être annoncé. Un gentilhomme de la chambre, qui est un roturier d'hier, lui ferme la porte sur les talons, sans égard pour sa haute et antique extraction. Demain les journaux vont le vilipender, parce qu'il n'a pas fait égorger par nos mains une centaine de pauvres diables venus ici pour gagner un louis; car bien certainement vous n'imaginez pas que ce soit autre chose que des manants. Des gentilshommes traités comme ils l'ont été se seraient fait mettre en pièces. Je n'aime pas M. de La Fayette, ajouta-t-il, mais je suis obligé de convenir qu'il s'est fort bien comporté cette nuit, et j'espère qu'il s'est engagé de manière à rompre bientôt avec la révolution. Cette opinion, qui n'était pas dénuée de tout fondement, me frappa de tristesse, et me fit douter de l'avenir.


Louis Charles d'Hervilly

J'avais entrevu vaguement dans l'appartement du roi plusieurs personnages qui étaient immobiles et rangés à l'écart. Je demandai leurs noms à mon interlocuteur, espérant découvrir dans l'un d'eux le chambellan qui avait fermé la porte sur le général avec tant de violence. Je le reconnus aussitôt à son caractère, dans le comte d'Hervilly, l'ancien colonel de Rohan-Soubise, chargé par la cour, en 1788, de prendre au corps sur leurs sièges fleurdelisés les conseillers du Parlement de Bretagne. J'en avais gardé un souvenir d'enfance plein d'indignation. C'était un petit homme jaune, atrabilaire, rongé d'ambition et déterminé à parvenir à tout prix. Bretteur très-adroit, il avait pour familiers à Paris tous les maîtres d'armes fameux par l'art de tuer dans les règles savantes de l'escrime; et il avait pu les rassembler sans peine, sous sa direction, dans les appartements des Tuileries, pour exécuter le complot dont il était probablement l'auteur, mais qui venait d'avorter. L'année suivante, il ne fut pas plus heureux le 10 août. Trois ans après, je le retrouvai à Quiberon, fuyant devant les grenadiers réunis du général Hoche. Une de nos balles l'atteignit, et il alla mourir à bord d'un vaisseau anglais.


madame antoine

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Sido Scorpion

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 11:36

madame antoine a écrit:
L'année suivante, il ne fut pas plus heureux le 10 août.
Sad Sad Quelle horreur ! Sad

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Avais-je atteint ici ce qu'on ne recommence point ?
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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 11:50

La présence de cet homme à la tête des spadassins qu'il dirigeait, ne laissait aucun doute sur la nature des desseins dont il voulait assurer l'exécution, et qui furent accomplis quatre mois plus tard, par la fuite du roi, suivie malheureusement de son arrestation à Varennes.

Cette journée, qui ne fut avantageuse à personne, demeura dans une obscurité mystérieuse; et ses particularités sont restées inconnues ou douteuses, aucun témoin oculaire ne les ayant révélées jusqu'à ce jour. Elle eut pourtant des effets très-graves; elle fit éclater une guerre ouverte entre les trois partis, qui s'épiaient depuis longtemps, et elle amena la fin de l'ordre de choses qu'avait consolidé la Fédération de 1790.


Le retour de la Famille Royale après Varennes

La Fayette tint loyalement la promesse qu'il avait faite au roi, d'empêcher que cette bagarre politique n'eût des suites judiciaires ou ne devînt l'objet d'une polémique irritante dans les journaux. Le public, mal informé, n'y vit qu'une rixe dans un lieu qui aurait dû être mieux hanté, et d'où l'on avait chassé assez rudement des gens de mauvaise compagnie. C'était travestir en une scène de guinguette une tragédie à laquelle il ne manquait qu'un Catilina ou un Olivier Cromwell.

Le général, qui avait arrêté le sang prêt à couler, fut mal récompensé de son dévouement. La Cour le maudit pour le service qu'il lui avait rendu, et qui manifestait le pouvoir qu'il était maître d'employer contre elle. La ville le railla d'avoir été dupe du stratagème qui l'avait envoyé à Vincennes pour se débarrasser de lui aux Tuileries.

Le roi éloigna ses meilleurs serviteurs par ses incertitudes, qui tour à tour le laissaient entraîner vers Coblentz ou le retenaient à Paris. On blâma sévèrement l'introduction dans son palais d'aventuriers qui le compromettaient sans le servir en rien.

Santerre, qui se posait comme le général de la future république, ne fut pas épargné; on se moqua de sa tentative d'arrêter La Fayette, et de ses manifestations, qui semblaient l'accuser de complicité avec les chevaliers du poignard, nom par lequel on désignait les malheureux enrôlés dans cet absurde complot.

Bailly, qui humiliait sa réputation de savant par sa mauvaise administration municipale, fut stigmatisé pour n'avoir rien su prévoir ni réparer, et pour avoir abandonné tout au hasard. Pendant les événements périlleux de cette journée, personne n'aurait cru que le maire de Paris était un homme demérite et d'un beau caractère.

Quand je descendis dans la cour des Princes, je la trouvai remplie de gardes nationales qui arrivaient de toutes parts aux Tuileries. Je recueillis, en passant, mille malédictions contre ceux qui avaient délivré les prisonniers. Ces nouveaux venus en parlaient facilement, et, sans aucun doute, ils auraient agi comme nous, s'il leur avait fallu faire main basse sur des hommes qui avaient le courage de ne pas vouloir se défendre.

J'allai trouver mon commandant qui m'avait fait demander. — Mon enfant, me dit-il, vous avez été à mes côtés pendant tous ces événements, et vous les connaissez comme moi; pourriez-vous en faire le récit? Sur mon affirmative, il ajouta à voix basse : M. de La Fayette vient, à tort ou à raison, de se charger d'une lourde responsabilité; je ne suis pas disposé à la partager, et je veux remplir mes devoirs envers mes électeurs, en leur rendant compte de ce qui vient de se passer. J'allais leur faire un rapport écrit, mais je n'ai pas l'esprit assez libre, et je préfère vous envoyer au comité de la section, qui est en permanence. Vous lui direz succinctement ce qui est arrivé, et il saura ce qui lui reste à faire.

J'acceptai avec plaisir cette mission d'état-major, la première de celles que j'ai remplies pendant quarante ans. Le commandant me donna le mot d'ordre, en y joignant quelques instructions, et il me fit sortir lui-même du château, par la grille du quai. Je m'acheminai d'un pied léger vers les Minimes, où je trouvai les réverbères éteints, et la garde nationale dormant dans la plus profonde paix.

Mais le Comité veillait, et je fus introduit devant lui aussitôt qu'on lui eut annoncé une ordonnance arrivant à l'instant des Tuileries. Après avoir prouvé l'authenticité de ma mission en donnant le mot d'ordre à Tallien qui présidait, je fis brièvement le récit des événements de la nuit. Certainement un si beau thème m'aurait valu au collége de Rennes un légitime succès; mais, ici, mes auditeurs étaient tellement préoccupés du sujet de ma relation, qu'ils ne me tinrent aucun compte de la forme; ils m'interrompirent cent fois par des exclamations passionnées; et le président fut obligé d'intervenir pour tâcher qu'on m'entendît d'abord, sauf à me faire ensuite toutes les questions qu'on jugerait nécessaires. Je m'en tirai de mon mieux, sans être intimidé, et avec un mérite de discrétion qui n'était guère de mon âge.

Tallien venait de me remercier avec effusion, quand un personnage qui se chauffait debout à la cheminée, et qui me parut étranger au Comité, s'approcha de la table qu'environnaient les membres, et m'adressa la parole avec une autorité qui se montra, non-seulement dans son langage, mais encore dans le silence qu'on fit pour l'écouter. C'était un homme corpulent, à large figure, ayant le verbe haut et des yeux hardis et pénétrants. La garde nationale, me demanda-t-il, était-elle résolue à tuer ces misérables? — Assurément, Monsieur, répondis-je, s'ils s'étaient défendus. — Mais, reprit-il avec une logique impitoyable, ces gens-là n'étaient pas des ennemis sur un champ de bataille; c'étaient des conspirateurs, par conséquent des criminels; or, la justice tue les criminels sans rémission, et ne lutte point contre eux. Je me gardai bien de faire une réponse sérieuse à cet argument farouche. Monsieur, lui dis-je, si vous aviez été témoin de l'événement, vous n'auriez aucun regret que justice ne soit pas faite. Ces conspirateurs sont d'une si rare espèce, qu'un pays qui les possède doit les conserver, ne serait-ce que dans la crainte qu'il ne naquît de leurs cendres des gens plus habiles et plus courageux. — A la bonne heure, répondit-il avec un rire bruyant; mais s'ils y reviennent, je vous les recommande. Je m'inclinai en marque d'assentiment.

Quel est donc ce gentilhomme, dis-je en sortant au vainqueur de la Bastille, qui servait de planton au Comité. Comment, s'écria-t-il, vous ne le connaissez pas ! c'est l'ami de M. Tallien, l'excellent M. Danton. Lorsque enfin je fus dans la rue, je me trouvai fort heureux de pouvoir aller dormir en paix sans avoir tué personne dans ma première campagne.


Ceci clôt le présent chapitre.

Bien à vous

madame antoine

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Colibri

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 11:53

J'adore ce récit et j'espère que ce n'est pas fini !

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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 13:39

Colibri a écrit:
J'adore ce récit et j'espère que ce n'est pas fini !

Nous entrons effectivement dans le troisième chapitre.

III - UNE MESSE ROYALE.
         1791


En traversant, un matin, le jardin des Tuileries, je rencontrai des groupes nombreux qui se dirigeaient vers l'entrée du château ouverte sous le pavillon de l'Horloge. Les uns étaient formés de bourgeois de vieille roche, portant la culotte courte, les bas chinés, les souliers à boucles d'argent et le chapeau à trois cornes de castor fin. Les autres étaient composes de dames dont les cheveux frisés, poudrés, étagés, les rubans mordorés, les robes à queue relevées par l'ouverture des poches dataient des mœurs et coutumes du régime précédent. Je devinai que tout ce monde était attiré par quelque spectacle intéressant, et je me mis à sa suite. Je fus conduit ainsi à la chapelle du palais, où la famille royale assistait, tous les jeudis, à une messe qu'on appelait, sans doute par quelque tradition de Versailles, la messe des Ambassadeurs. Il fallait bien que ce fût un nom historique, car le corps diplomatique faisait entièrement défaut, les rois de l'Europe considérant alors la France comme non-avenue, pour la punir de sa révolution.

Je ne m'attendais pas à beaucoup de faste, et cependant je fus très-surpris de l'humble aspect de ce sanctuaire qui allait servir d'oratoire au premier roi de la chrétienté. J'avais vu dans mon enfance des chapelles féodales qui, près de celle-ci, ressemblaient à des tabernacles. Le local était suffisant quant à son étendue, mais je n'avais jamais trouvé, dans les cantons les plus sauvages de la Basse-Bretagne, église aussi délabrée que celle du successeur de saint Louis.

En voyant mon étonnement, une dame assise devant moi s'empressa d'imputer à la Révolution cet état de dégradation. Mais un vieux monsieur l'en disculpa, et déclara que parmi ses crimes on ne pouvait compter celui-là, les Tuileries étant de mémoire d'homme abandonnées aux outrages du temps. Ce témoignage de fidélité à l'histoire me prévint en faveur de mon voisin, et je lui demandai pourquoi cet oubli n'avait pas été réparé depuis le séjour du roi au château. On n'est pas d'accord, me répondit-il, sur le motif de cette négligence sans exemple dans aucune résidence en Europe. Les uns disent que la liste civile n'étant que de 25 millions, elle ne peut pourvoir à ses dépenses, et à plus forte raison en payer de nouvelles. — D'autres prétendent que la famille royale n'est ici que momentanément, et qu'il est, par conséquent, inutile de réparer le séjour qu'elle y occupe. Et il en est qui pensent, non sans raison, que le roi étant censé prisonnier dans son palais, il ne faut pas qu'il ait l'air d'y être trop agréablement.

Cette conversation instructive m'apprenait des choses dont ma province reculée n'avait pas l'idée la plus légère, et qui même étaient encore un secret pour les rues du Marais. Elle fut interrompue par un cérémonial tout nouveau pour moi. Deux grenadiers furent placés de chaque côté de l'autel, pour garder Dieu ou lui faire honneur, comme on fait pour un colonel en mettant des sentinelles à sa porte. L'immobilité automatique de ces factionnaires qui restèrent là plus d'une heure au port d'armes fut l'objet de l'admiration des spectateurs. Je ne la partageais point, car j'ai toujours eu en antipathie l'immixtion des choses saintes et des simagrées militaires.

Un autre incident soulagea l'impatience qu'éprouvait tout ce monde. Il fut introduit dans le chœur, par un couloir pratiqué dans le mur, un vieux seigneur comme on n'en voyait plus aucun. Il avait bien quatre-vingts ans, et portait le costume de sa jeunesse, c'est-à-dire du temps de la Régence. Son habit brodé, chamarré d'or, ne me surprit point; j'avais vu, dans d'anciens tableaux, des costumes semblables, mais je fus quelque temps à m'expliquer pourquoi deux larges rubans noirs venaient par-dessus ses épaules se rattacher sur sa poitrine. Il me fallut faire un effort d'imagination pour deviner que c'était pour retenir entre ses épaules la bourse qui contenait ses cheveux ou plutôt ceux de sa perruque. Aussitôt que l'officiant parut, ce pieux seigneur se prosterna, la face sur les marches de l'autel, et il ne quitta cette humble position qu'au moment où la famille royale entra dans la chapelle. Alors, en se redressant, il poussa d'une voix retentissante le cri de: Vive le roi! Personne ne se joignit à cette manifestation de zèle et d'attachement, qui, restée seule et sans écho, me fit l'effet d'une tentative avortée et inopportune, digne d'un meilleur succès. Le silence des spectateurs me prouva que ce témoignage de dévouement n'était pas sans mérite. J'ignorais quel était ce personnage, et c'est d'hier qu'après un long sommeil de soixante-sept ans, ma paresseuse intelligence m'apprend que c'était le maréchal de Mailly, le seul des grands seigneurs de la cour qui assista, le 10 août, à l'heure suprême de la monarchie.


Augustin-Joseph de Mailly

Enfin l'on entendit dans les galeries du château le bruit lointain des fusils qui résonnaient, et des hallebardes qui frappaient les dalles de marbre. Bientôt une voix sonore éclata, avec autorité, au milieu de notre silence, et prononça l'avertissement sacramentel : le roi, Messieurs! Je n'hésite point à confesser que soit préjugé d'enfance, soit prévision de l'avenir, je fus ému par ces paroles, qui vibrent encore à mon oreille. Ce n'est pas un événement ordinaire que de se trouver face à face avec le successeur de soixante monarques, et d'avoir le pressentiment qu'il en est le dernier.

Tous les yeux étaient tournés vers une humble tribune latérale au chœur à demi saillante et à moitié encadrée dans la muraille; sa largeur n'excédait pas six pieds et n'offrait de place que pour une seule personne. Le roi y parut; il jeta un regard distrait sur l'assemblée, s'agenouilla, dit une courte prière, tourna deux feuillets d'un livre d'office ouvert devant lui, et puis s'assit sans autrement s'occuper de rien, et sans paraître voir aucune chose autour de lui.

J'ai toujours cru que des portraits fidèles minutieusement détaillés pourraient servir utilement à l'interprétation des faits historiques, et donner d'importants enseignements sur les personnages qui occupent la scène du monde. C'est pourquoi je tracerai les traits de Louis XVI, tel que je le vis alors. Je sais que c'est une tâche ingrate, et qu'il est également difficile de dire ou de taire la vérité.


Le Roi Louis XVI

Ce prince qui posait là devant moi, paraissait bien plus âgé qu'il ne l'était réellement ; il n'avait que trente-sept ans, on lui en aurait donné plus de quarante-cinq, à cause de sa corpulence prématurée. Il était d'une taille ordinaire, mais sa grosseur le faisait paraître moins grand. Son buste semblait énorme proportionnellement à ses membres et au volume de sa tête. Cet effet était produit par un abdomen prolongé, large et proéminent; il était augmenté par une coiffure presque aplatie, et par une veste qui descendait du cou jusqu'aux cuisses, suivant l'ancien usage. Sa figure n'avait aucune laideur, et chacun des traits de son visage pris à part aurait échappé à la critique, mais tous ensemble étaient étranges; et cela est si exacte que je n'ai jamais rencontré personne qui lui ressemblât. Il avait été peutêtre mieux dans son enfance; car il avait un faux air de Louis XV, qui, dans sa jeunesse était l'un des plus beaux hommes de son royaume. Une obésité précoce avait nonseulement déformé sa taille, elle avait encore altéré ses traits, déplacé la rondeur de ses joues, cerné ses yeux, triplé son menton, et enseveli la moitié de son cou dans ses hautes et larges épaules. La puissance de sa constitution lymphatique était si grande que, quoiqu'il eût la face colorée, ses yeux, qui étaient gros et saillants, n'avaient ni éclat, ni expression ; ils peignaient l'insouciance, l'apathie, j'allais dire l'abnégation. Certes, ce n'était point là l'œil altier de Louis XIV, l'œil spirituel et malin de Henri IV ou l'œil d'aigle du grand Condé. Il y avait dans ses regards indécis de la bénignité, de la douceur, de la placidité, et il était impossible, en le considérant avec attention, de ne pas lui porter cet intérêt que nous avons involontairement pour les créatures inoffensives. En m'interrogeant plus tard, quand l'esprit de vengeance enflammait tous les cœurs, et faisait fouler aux pieds les droits de l'humanité, je me suis demandé si j'aurais voté, comme la mort de Charles-Stuart, celle de Louis XVI; et dans ces temps de carnage, je n'ai jamais hésité à répondre quant au dernier de ces princes: Non!

C'est une calamité pour un roi que de se mal présenter à la vue de ceux qu'il régit et qui le jugent infailliblement d'après l'apparence. Toute l'habileté de Louis XI ne rachetait pas la mauvaise opinion que donnait de sa capacité sa piètre mine, tandis qu'au contraire François Ier tenait son unique mérite de sa haute taille et de ses grands airs cavaliers. L'excès de l'embonpoint exclut toute idée d'activité physique et intellectuelle; il laisse supposer une inertie de facultés incompatible avec les rudes et difficiles devoirs de la royauté, et personne n'a jamais confondu Louis le Gros avec Louis le Grand.

La constitution massive et charnelle du roi avait d'ailleurs de graves inconvénients qui n'étaient que trop visibles. En public, il ne représentait point; sa démarche était pesante, embarrassée, et il se dandinait à chaque pas, d'un côté sur l'autre, d'une manière disgracieuse, qui provoquait de sottes railleries. A table, il avait un appétit vorace que rien ne pouvait arrêter ni distraire, et il s'y livra inconsidérément, malgré les représentations de la reine, jusque dans la loge du logographe, en présence de l'Assemblée nationale dans la soirée du 10 août, au moment où il venait de jouer et de perdre sa couronne. C'était un besoin impérieux qui faisait dominer sa raison par ses entrailles. Au conseil, il sommeillait sous le poids de sa digestion ou de la fatigue qu'il prenait à la chasse; et dans une séance où ses ministres recherchaient les moyens de le faire sortir de Paris et d'échapper à son sort, il s'endormit; à son réveil, il les congédia et laissa sans solution cette délibération d'où dépendait son trône et sa vie.

Pour secouer l'engourdissement qui envahissait tout son être, il montait à cheval et chassait à outrance, lors même que les événements les plus sinistres le menaçaient. Il fallut, le 6 octobre, quand une armée révolutionnaire marchait sur Versailles, aller à sa recherche dans les bois de Meudon où il poursuivait un cerf.


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Chakton

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 13:40

Sympa, comme portrait ! tongue
C'est tiré de quel pamphlet ? bounce

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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 13:56

Chakton a écrit:
Sympa, comme portrait ! tongue
C'est tiré de quel pamphlet ? bounce

Il s'agit d'un récit présenté comme un témoignage oculaire. Nous ne mettrons pas en doute sa véracité avant plus amples vérifications. Je me bornerai donc à continuer sans commentaires.

Son aspect donnait la prévision de ces faits et en confirmait les tristes augures. II n'y avait pas jusqu'aux vertus bourgeoises qu'il possédait, qui n'eussent des suites funestes. Ce fut pour n'avoir pas voulu se séparer de sa famille que son voyage à Varennes fut si malheureux. S'il était parti isolément, comme son frère, il aurait, comme lui, passé la frontière, et les destins eussent été changés. Il aurait mieux valu, disait-on hautement, qu'il fût un mauvais mari, comme Henri VIII, un mauvais prince, comme Louis XIII, que d'être un roi débonnaire et infortuné.

En remarquant la simplicité de sa mise, qui contrastait avec la magnificence de ses prédécesseurs, je crus y trouver l'heureux indice qu'il renonçait à leur faste et qu'il faisait une concession aux idées du temps; mais on m'assura que c'était un goût naturel, et qu'il avait toujours tenu en fort peu d'estime le luxe et l'apparat de la cour. Il portait un habit en drap de soie couleur de feuille de myrte, sans collet, avec une broderie verte, étroite, qui courait le long de ses bords. Sa veste était de soie blanche, garnie d'une broderie semblable, et il avait des culottes courtes en soie noire, des bas blancs et des souliers à boucles d'or. Un col très-bas, attaché par derrière, un jabot de dentelle chiffonnée, complétaient sa toilette. Ses cheveux étaient relevés sur son front bas et fuyant, et ils étaient crêpés sur les oreilles Une bourse renfermait sur le dos sa chevelure qui était toujours médiocrement poudrée et souvent dérangée, comme celle d'un homme qui ne tient pas du tout à l'ordre de sa mise. Une petite épée à gaîne blanche pendait horizontalement à son côté, et ne ressemblait en rien à l'épée si pesante et si bien maniée dont faisait usage à Marignan et à Pavie le roi François Ier. On ne pouvait méconnaître que les hommes et les choses avaient tout à fait changé.

Un autre témoignage m'en fut donné par la froideur de l'assistance en voyant un roi malheureux, courbé sous les coups redoublés d'une inévitable fatalité. Aucun signe d'affection ni seulement d'intérêt ne se manifesta le moindrement dans cette assemblée, qui n'était pourtant composée que de royalistes, et l'on oublia complètement sa présence dès que la reine eut paru. Il est vrai que le Saint Sacrement ne fut pas mieux traité, et qu'on lui tourna le dos pour la voir. Quoique je n'eusse pas une ferveur outrée monarchique et religieuse, je me scandalisai de cette manière d'en agir avec le roi et avec Dieu, qui, après tout, méritaient bien qu'on eût pour eux plus de politesse et de respect. Je n'y trouvai d'excuse qu'en songeant que tout ce monde était sans doute de la maison, et qu'il était blasé sur ce qui m'impressionnait vivement, moi, jeune provincial, accoutumé à prendre sérieusement les choses de ce monde, et même celles d'un autre.


Louis-Charles, Dauphin

Une grande tribune qui embrassait toute la largeur de la chapelle, au-dessus de son entrée, fut occupée par la famille royale. La reine, avec son fils, vint s'agenouiller au centre. C'était un joli enfant d'environ six ans, au teint blanc, aux yeux bleus et aux cheveux dorés; il avait la vivacité impatiente de son âge, et restait difficilement tranquille. Sa sœur, que la restauration m'a montrée tellement différente de ce qu'elle était alors, qu'il me fut impossible de la reconnaître dans la duchesse d'Angoulême, était placée sur le devant de la tribune, mais à une grande distance de sa mère. L'étiquette, disait-on, le voulait ainsi, mais j'entendis aussi attribuer cet éloignement à l'affection exclusive que la reine portait à celui de ses enfants qui devait régner.

Au second plan de la tribune, on apercevait une figure angélique; c'était madame Elisabeth, la sœur cadette des trois rois Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. On aurait juré qu'elle était d'une autre famille, tant elle réunissait de grâces et d'élégance naturelle. Quelle bizarrerie du sort de n'avoir pas fait un prince de cette belle et excellente jeune fille! nous aurions eu sur le trône Titus et Marc-Aurèle.

Mais tous les yeux étaient fascinés par la reine et ne voyaient rien autour d'elle. Ce n'était pas assurément qu'elle gagnât les cœurs par son affabilité et ses dispositions bienveillantes; car, ce jour-là, entre autres, elle avait un air altier et dédaigneux; et sa mère, l'impérieuse Marie-Thérèse, n'aurait pas regardé d'un plus mauvais œil son mortel ennemi le roi de Prusse Frédéric, que Marie-Antoinette en voyant notre parterre de petits gentilshommes et de pauvres bourgeois. Mais chacun admirait sa beauté, son courage dans l'infortune, et sa majesté qui était l'expression des derniers souvenirs de la monarchie. On cherchait dans ses traits sa pensée et ses espérances, comme jadis on interrogeait l'oracle pour apprendre le sort du pays.


La Reine Maria-Antoinette

Je ne crois pas que, depuis la reine Blanche, le rôle qu'elle remplissait, ait été soutenu avec une dignité aussi imposante. Elle avait un vrai port de reine, et il ne fallait que la voir pour être persuadé que c'était elle qui régnait. Sa stature paraissait fort élevée. Toutefois, on devait la réduire de toute la hauteur de sa coiffure, qui était formée d'un édifice de cheveux, couronné de grandes plumes blanches. Ni l'antipathie du roi pour cette mode exagérée, ni l'aventure de la plume de héron qu'elle avait acceptée imprudemment du duc de Lauzun, n'avait pu la déterminer à faire l'abandon de cette coiffure orgueilleuse, qui, je l'avoue, lui seyait fort bien.

Quoiqu'elle fût très-belle, et beaucoup plus qu'elle ne le paraît dans ses portraits, les traits de son visage ne produisaient cet effet que par leur ensemble, par la blancheur et la finesse de sa peau, par l'éclat de son coloris et par une expression pleine de noblesse et de majesté. Sa lèvre supérieure était un peu forte, signe caractéristique de la maison de Lorraine; sa chevelure, sans poudre, aurait été trop blonde, mais son front était parfait, et on n'y lisait rien des chagrins, des inquiétudes dont il semblait que trois ans de révolutions avaient dû laisser la trace. Le temps l'avait respectée, comme les soucis de la royauté; on ne lui aurait attribué guère plus de vingt-six ans, c'est-à-dire dix ans de moins qu'elle n'avait. Je ne crois pas avoir vu de femme de son âge qui fût aussi jeune. C'était à n'y pas croire, et je n'imaginais pas non plus qu'on pût aussi bien résister aux épreuves du malheur. J'incline à penser que si elle n'avait pas souffert, c'est qu'elle se nourrissait d'illusions et d'espérances. C'étaient surtout son cou, ses épaules, ses bras et sa poitrine qui étaient d'une admirable beauté, par la pureté de leurs formes et le magnifique tissu qui les revêtait. On en pouvait juger de science certaine, car les robes de Cour laissaient alors à découvert le buste des dames tout entier, fussent-elles jeunes ou décrépites.

La robe de la reine était, sans reproche, des plus décolletées; elle s'ouvrait par devant et montrait une jupe rose couverte de dentelle, étendue sur un panier de trois mètres de circonférence. Elle se terminait en arrière par une longue queue traînante; et un manteau royal bleu, avec des fleurs de lis d'or, était appendu entre les épaules; il dérobait à la vue sa taille, qui n'était pas aussi déliée que celle qu'on parvient à se faire de nos jours. Ce manteau me parut une fort laide invention de l'étiquette. Un autre jour, je vis la reine en toilette de ville, sans ce royal et maugréeux ornement, vêtue d'une robe blanche et coiffée d'une baigneuse de gaze à rubans roses, absolument comme une simple bourgeoise; elle était charmante; elle l'était d'autant plus qu'elle souriait. Bien heureuse elle eût été de pouvoir toujours oublier ainsi qu'elle était reine!

Son caractère irritable la faisait se rappeler trop souvent de sa haute et triste position. J'en eus un exemple avant la fin de l'office. Des acclamations bruyantes s'étant fait entendre au loin, elle ne se trompa point sur leur objet, et sa figure se rembrunit tout à coup. C'était l'accueil que le général La Fayette recevait sur son passage en traversant le Carrousel. La reine sembla prendre ces marques d'affection de la foule pour une insulte; elle fronça les sourcils et lança au roi un regard d'intelligence où se peignaient sa colère, sa haine, son mépris pour l'usurpateur de ces témoignages de respect, qui lui paraissaient l'un des droits de sa couronne.


madame antoine

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Chakton

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 13:58

madame antoine a écrit:
Chakton a écrit:
Sympa, comme portrait ! tongue
C'est tiré de quel pamphlet ? bounce

Il s'agit d'un récit présenté comme un témoignage oculaire. Nous ne mettrons pas en doute sa véracité avant plus amples vérifications. Je me bornerai donc à continuer sans commentaires.

Ok d'acodac.
Ca calme. tongue

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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 14:00

Je sortis de la chapelle le cœur contristé. Ce n'est pas que j'eusse une confiance aveugle dans l'avenir, depuis qu'en montant la garde aux Tuileries j'y avais rencontré les trois ou quatre cents aventuriers qu'on a nommés les chevaliers du poignard. Mais, dans mon inexpérience, je croyais que les deux partis, les royalistes et les constitutionnels, se rallieraient par leurs intérêts communs, et qu'ils se garderaient bien de s'affaiblir mutuellement par leurs animosités insensées, qui feraient triompher, de l'un et de l'autre, un troisième parti, disposé à les écraser tous deux. La scène dont je venais d'être témoin dissipa mes espérances. Je reconnus tardivement que les hommes se laissent plutôt gouverner par leurs passions violentes que par leurs intérêts les plus chers; et Nancy, le Champ de Mars, le 10 août, les cachots d'Olmùtz ne tardèrent pas beaucoup à justifier mes sinistres présages, et même à les dépasser. Une messe avait valu un royaume à Henri IV; celle où je venais d'assister me révéla que bientôt son successeur allait perdre le sien.

La troisième chapitre se termine ici.

Bien à vous

madame antoine

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globule
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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Dim 21 Jan - 17:17

Chakton a écrit:
madame antoine a écrit:
Chakton a écrit:
Sympa, comme portrait ! tongue
C'est tiré de quel pamphlet ? bounce

Il s'agit d'un récit présenté comme un témoignage oculaire. Nous ne mettrons pas en doute sa véracité avant plus amples vérifications. Je me bornerai donc à continuer sans commentaires.

Ok d'acodac.
Ca calme.  tongue

Mais c'est pas faux. Ce récit sonne un peu bizarre, un peu comme si le gars avait repris des trucs ailleurs (comme la plume de Lauzun, par exemple).

Peut-être qu'il avait lu la bio d'Evelyne Lever ?

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madame antoine

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Lun 22 Jan - 11:35

Bonjour les Amis,

Continuons quoi qu'il en soit la cours de ce récit. Nous en sommes arrivés au Chapitre 4, qui relate la Journée du Champ de Mars en Juillet 1791.

Dans l'après-midi du dimanche, 17 juillet, au moment où l'on s'y attendait le moins, on entendit battre la générale dans les rues tranquilles du Marais. Aussitôt la garde nationale courut aux armes; et le bataillon du district des Minimes, dont je faisais partie, se rassembla en toute hâte à la Place royale. Le motif de cette alerte était inconnu de tout le monde; et ce fut un cavalier d'ordonnance de l'Hôtel de Ville qui vint nous informer qu'un attroupement de brigands s'étaient emparés du Champ de Mars et de l'École Militaire, où ils s'étaient retranchés. Notre impatience ne nous permit aucune attente; nous nous mîmes en marche à l'instant.

Quand nous entrâmes dans la grande rue Saint-Antoine, nous la trouvâmes encombrée de troupes arrivant de toutes parts. Nous prîmes rang après les bataillons des QuinzeVingts et de Popincourt; celui de Saint-Pol et d'autres encore entrèrent successivement dans notre colonne, qui pouvait être de quatre à cinq mille hommes.

Arrivés à la Grève, nous y fûmes retenus fort longtemps pour attendre des instructions. Plusieurs ordres furent donnés pour nous diviser en différents détachements; mais nos chefs, qui semblaient nourrir quelque défiance, ne se prêtèrent pas à ces arrangements; ils donnèrent le signal du départ, et nous devançâmes la division qui devait escorter le corps municipal.


Vue ancienne du site.

Nous traversâmes la Seine au Pont-Neuf, et nous suivîmes les rues du faubourg Saint-Germain jusqu'aux Invalides. Là, les armes furent chargées., et nous nous formâmes en colonne serrée par bataillon. Nous débouchâmes dans le Champ de Mars par la grille de l'École Militaire. Les QuinzeVingts, qui tenaient la tête, firent par pelotons à droite en bataille; nous passâmes derrière eux et imitâmes leur manœuvre. Les autres bataillons se rangèrent à notre gauche; et, en un moment, il y eut une ligne de troupes s'étendant parallèlement à l'Ecole Militaire, en avant de cet édifice, et fermant complétement le Champ de Mars, dans cette partie de sa vaste enceinte.

L'aspect que présentait alors cette place immense, nous frappa d'étonnement. Nous nous attendions à la voir occupée par une populace en furie; nous n'y trouvâmes que la population pacifique des promeneurs du dimanche, rassemblée par groupes, en familles, et composée en grande majorité de femmes et d'enfants au milieu desquels circulaient des marchands de coco, de pain d'épice et de gâteaux de Nanterre, qui avaient alors la vogue de la nouveauté. Il n'y avait dans cette foule personne qui fût armé, excepté quelques gardes nationaux parés de leur uniforme et de leur sabre, comme on en avait l'usage dans ces temps éloignés; mais la plupart accompagnaient leur femme, et n'avaient rien de menaçant, ni même de suspect. La sécurité était si grande que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en faisceaux, et que, poussés par la curiosité, quelques-uns d'entre nous allèrent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrogés à leur retour, ils dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une pétition sur les marches de l'autel de la Patrie.

Cet autel, qui, quelques instants après, devint le théâtre d'une scène terrible, étant pour la génération actuelle comme un monument de l'antiquité, nous devons en dire quelques mots. C'était une immense construction, haute de cent pieds, et dressée au centre de la place. Elle s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste quadrilatère, et qui supportaient des trépieds de grandeur colossale. Ces massifs étaient liés entre eux par des escaliers dont la largeur était telle qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'élevait pyramidalement par une multitude de degrés un terre-plein que couronnait l'autel de la Patrie, ombragé par un palmier.

Les marches pratiquées sur les quatre faces de cet édifice, depuis sa base jusqu'à son sommet, avaient offert des sièges à la foule fatiguée par une longue promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous arrivâmes, ce grand monument ressemblait-il à une montagne animée, formée d'êtres humains superposés. Nul ne prévoyait autour de moi que cet édifice, élevé pour une fête, allait être changé soudain en un échafaud sanglant.

La population qui remplissait le Champ de Mars ne s'était nullement inquiétée de l'arrivée de nos bataillons; mais elle sembla s'émouvoir quand le bruit des tambours annonça que d'autres forces militaires survenaient encore, et qu'elles allaient entrer dans l'enceinte, par la grille du Gros-Caillou, ouverte en face de l'autel. Cependant la foule, curieuse et confiante, se précipita à leur rencontre; mais elle fut repoussée par les colonnes d'infanterie, qui, obstruant les issues, s'avancèrent et se déployèrent rapidement, et surtout par la cavalerie, qui, en courant occuper les ailes, éleva un nuage de poussière dont toute cette scène tumultueuse fut enveloppée.

Nous ne vîmes ni officiers municipaux, ni drapeau rouge, et nous n'avions pas la moindre idée qu'il fût possible de proclamer la loi martiale contre cette multitude inoffensive et désarmée, lorsque des clameurs se firent entendre, et furent suivies aussitôt d'un grand feu de mousqueterie, vif et prolongé. Des cris perçants, que ne purent étouffer ces détonations, nous apprirent que nous assistions, non pas à une bataille, mais à un massacre. Au moment où la fumée commença à se dissiper, nous découvrîmes avec horreur que les marches de l'autel de la Patrie et tout son pourtour étaient jonchés de morts et de blessés. Des groupes d'hommes, de femmes, d'enfants, échappant à ce carnage, s'élancèrent vers nous, poursuivis par des cavaliers qui les chargeaient le sabre à la main. Nous ouvrîmes nos rangs pour protéger leur fuite; et leurs ennemis acharnés furent forcés de s'arrêter devant nos baïonnettes, et de reculer devant nos menaces et nos malédictions. Un aide de camp, qui vint nous apporter l'ordre de marcher en avant pour balayer la place et opérer une jonction avec les autres troupes, fut accueilli avec les même vociférations; et l'énergie de ces rudes manifestations ne laissa pas douter que cette journée, déjà si sanglante, ne pût le devenir encore plus.

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   Lun 22 Jan - 11:44

Super, ce récit ! bounce

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MessageSujet: Re: Visite aux Tuileries en 1791   

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