Le Boudoir de Marie-Antoinette

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 L'émigrette

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madame antoine

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MessageSujet: L'émigrette   Mer 16 Mai - 10:42

Bonjour à tous les Amis du Boudoir de Marie-Antoinette,

Nous connaissons tous ce tableau où certains n'hésitent pas à voir le Dauphin Louis-Charles représenté par Louise-Elisabeth Vigée-Le Brun.



En réalité, ni le nom du Prince, ni celui du peintre ne sont fermement attestés. Ce qui est cependant certain, c'est que le jeune garçon représenté ici manie une émigrette, jouet popularisé au moment de la Révolution dont il m'a paru intéressant de vous dire quelques mots. Concrètement, l’émigrette se présente sous la forme de deux disques accolés autour d’un axe central sur lequel s’enroule une ficelle. Le jeu consiste à attacher l'extrémité de la ficelle à son doigt, à lancer le jouet et à le ramener dans un mouvement de va-et-vient continu.


émigrette

Il est bien certain que cet objet est apparenté à celui que nous connaissons sous le nom de yo-yo, et donc très ancien, connu vraisemblablement en Inde et en Chine depuis des temps immémoriaux, d'où il se serait étendu en Grèce.


vase grec ancien, ca 440 av. J.-C., Antikensammlung Berlin

Cependant, des zones d'ombre subsistent quant à l'émigrette proprement dite. Il semblerait que ce jouet ait été connu et pratiqué au XVIIIe siècle en Angleterre sous le nom de "bandelures".



De là, il fut ramené en France par des émigrés, d'où son nom, qui est attesté en 1791.



Voici l'explication que donne le Moniteur du 26 Octobre 1791 sur l'utilisation de ce jouet.

Comme il est important de propager les découvertes utiles, nous nous empressons d’annoncer à nos souscripteurs une invention étonnante, faite pour couvrir de gloire son auteur, qui cependant a négligé de se faire connaître. Les hommes d’un vrai génie sont ordinairement modestes. Voici en quoi consiste cette sublime découverte. Elle est de la plus belle simplicité.
Deux petites plaques de bois, taillées en forme ronde, de deux à trois pouces de diamètre, sont jointes ensemble par une espèce de bouton placé au centre, qui ne laisse entre les deux plaque qu’un intervalle d’une ligne à peu près. A ce bouton est attaché un fil très fort, ou un cordonnet de la longueur d’une demi-aune ou de trois quarts ; on prend ensuite le bout de ce fil dans la main ; et au moyen d’un léger coup de doigt, la roulette remonte et redescend d’elle-même successivement. J’ai vu une société de personnes, qu’on aurait appelées autrefois gens comme il faut, s’amuser deux heures de suite de ce jeu qui occupe si agréablement le cœur et l’esprit. Je n’ai pas besoin de dire qu’il n’y avait dans cette société que des gens du premier mérite ; il est vrai qu’on n’y attendait ce ci-devant vicomte, que tout le monde connaît, celui qui crache pendant une heure dans un puits, pour faire des ronds.


Voici la définition de Dupiney de Vorepierre dans le Dictionnaire français illustré et l'Encyclopédie universelle de 1858.

Emigrette, s.f. Sorte de joujou qui consiste en un disque de bois ou d’ivoire, creusé d’une rainure sur sa tranche, et traversé par un cordon qu’une légère secousse fait enrouler autour de la rainure, de sorte que le disque remonte le long du cordon.

Nous ajouterons cette note d'Edmond et Jules de Goncourt dans l'Histoire de la société française pendant la Révolution.

Et savez-vous comment les Parisiens se vengent et se consolent de 30 millions de revenus perdus* ? avec un jeu : une roulette de bois ou d’ivoire, évidée comme une navette, et où un long cordon introduit par la rainure s’attache à l’axe de la roulette qui monte et redescend par un mouvement que la main détermine avec plus ou moins d’adresse. Ce jeu s’appelle Coblentz ou l’émigrette. C’est une vogue. Le Singe-Vert, rue des Arcis, en fait fabriquer vingt-cinq mille (1); et Paris ruiné, le Parisien chante, son Coblentz montant et redescendant :
   Quelqu’un qui dit s’y bien connaître
   L’appelle jeu des émigrants
   Et sur ce nom chacun s’accorde,
   L’on y trouve à la fois et la roue et la corde !
Si bien que dans le Mariage de Figaro, Figaro entre roulant une émigrette, et que Beaumarchais envoie à la Chronique de Paris, en janvier 1792, la petite scène d’à-propos sur la manie du jour, intercalée par lui dans sa comédie. (...)


Toujours est-il que ce jeu connut immédiatement un succès tel que le magasin du Singe Vert à Paris dut en faire fabriquer vingt-cinq mille en quelques jours. Destinés à un public aisé, les rares témoins qui nous restent sont richement travaillés et luxueux.


Rare émigrette en ivoire tourné, orné d'un cloutage à taille de diamant.

On pensera également à  l’émigrette du Dauphin Louis-Charles. Il s'agit d'un objet en bois de citronnier recouvert d'or rouge. Sur chaque rondelle figure un motif de rosace gravé à l'or jaune. Sur l'une d'elles apparaît l'inscription suivante : Emigrette ayant appartenu à Louis XVII et donnée par Cléry au comte de Noinville. L'écrin en maroquin rouge qui la protège est décoré d'un dauphin couronné et ceinturé d'une guirlande de fleurs de lys. L'objet, passé de Cléry à la famille de Malherbe et revendu lors de sa succession à Evreux en 1933,  est aujourd’hui en collection privée.


Emigrette de Louis XVII

Ainsi connu sous le nom de Joujou de Normandie, il n'est pas impossible que ce joujou soit à l'origine de l'appellation actuellement utilisée de yo-yo.

Sources :
http://musee.louis.xvii.online.fr/jouets.htm
https://www.1789-1815.com/emigrette.htm
http://obaldenno.com/article/3799/neizvestnaja-istorija-jjo-jjo-ot-drevnejj-grecii-do-kosmicheskih-prostorov
http://www.britishmuseum.org/research/collection_online/collection_object_details.aspx?objectId=1477237&partId=1&people=62186&peoA=62186-1-9&view=list&page=1
http://www.objetsdhier.com/emigrette-1293

Bien à vous

madame antoine

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Chakton

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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 11:32

madame antoine a écrit:
Toujours est-il que ce jeu connut immédiatement un succès tel que le magasin du Singe Vert à Paris dut en faire fabriquer vingt-cinq mille en quelques jours. Destinés à un public aisé, les rares témoins qui nous restent sont richement travaillés et luxueux.

Ouaip, on en a même fait des chansons. Wink



The Yo-Yo Comic Theater in Enlightenment Europe
[GAMES] / [VAUDEVILLE SONGS]. [ANONYMOUS]. Wisladen, s.n. 1792 Zu singendes Lied und Vaudeville unter und auf das allerliebste, allgemein beliebte und unterhaltende Joujou de Normandie.
8vo [17 x 11 cm], (1) f. engraved plate, (Cool ff. (last blank). Bound in old wrappers and housed in modern case. Ex libris of Paul Wallich. Minor toning and a few spots, but a genuine copy, showing original deckle edges.

Extremely rare sole edition of two German vaudeville songs satirizing the society-wide obsession with the yoyo, a toy which was popularized during the French Revolution, and subsequently became as ubiquitous across Europe as the Rubik’s cube in more recent times. Although images of it appear on ancient Greek vases, Western Europe was introduced to the yoyo in the late eighteenth century, when the toy became popular with the aristocracy. French aristocrats, fleeing from the revolutionaries, introduced it to other parts of Europe, giving rise to the names “émigrette,” “joujou de Coblenz” and “joujou de Normandie.” It was particularly prized as a stress-buster, as in Beaumarchais’ Noces de Figaro (1789), where Figaro expresses his nervousness in one scene by playing with his émigrette. When asked about its use, he replies: “It is a noble toy, which dispels the fatigue of thinking.”

The present work – two strophic vaudeville songs to be sung to familiar tunes – attests to the arrival of the fashion in Germany, satirizing the obsession with the toy which had gripped all layers of society. The engraving shows two male and one female monkey, dressed in revolutionary French fashion, playing with yoyos. A book lies, discarded, at the feet of the most elegantly dressed monkey.

The first song, to be sung to the popular Marlborough tune, is an ode to the joujou, and defends it against charges of stultifying the player with tongue-in-cheek references to Ovid and Virgil, and purports to underline its meditative qualities. The second song gives a humorous overview of the many social and emotional situations in which a yoyo offers solace: the young lover waiting anxiously for his mistress, the lawyer who has just lost a case, the doctor who cannot save a patient, the debutante bored with her romantic novel, the pastor bent over a tedious sermon – all grab their yoyos and forget their concerns.

Printed in 1792, with the probably fictitious “Wisladen” imprint, the vaudeville appeared at the very height of the craze in Germany. In Albert Oppermann’s historical novel One Hundred Years 1770-1870 (1870), an entire chapter is entitled “Joujou de Normandie.” In it, the author quotes a critic from a 1792 Berlin fashion magazine complaining that “Everything is forgotten and neglected because of the joujou; one wears clothes of old-fashioned color and cut, cravats from the previous year; and the ladies throw on their hat without care or taste, all the faster to grab their joujou again.”

OCLC identifies only the Staatsbibliothek zu Berlin copy.
https://www.martayanlan.com/pages/books/3279/anonymous/zu-singendes-lied-und-vaudeville-unter-und-auf-das-allerliebste-allgemein-beliebte-und

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Airin

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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 11:43

C'est un sujet que j'ai un peu étudié.
Il semblerait que l'utilisation par des adultes de ce jouet fût à des fins relaxantes (on dirait de nos jours "déstressantes"). On en trouvait ainsi dans les rangs des armées dès les années 1780. Lors de la Révolution Française, son rôle de relâchement des nerfs fit sans doute aussi une part de son succès. Mais le noms qu'on lui donna parfois aussi d'émigrette contribua certainement aussi à le mettre à la mode.

Cette pratique fut largement moquée.



Qu'on l'appelle émigrette, émigrant, Normandie ou Coblenz, le lien de cet objet avec la Révolution est indiscutable.
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Chakton

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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 11:45

Airin a écrit:
Cette pratique fut largement moquée.

Il y a de quoi. tongue
Perso, je ne peux pas m'empêcher de voir un lien entre le va-et-vient de l'objet et celui des émigrés qui se sont vite taillés dès que ça a commencé à puer.

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Airin

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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 11:49

J'entendais surtout cela dans le sens qu'il paraît immature de passer son temps avec un jouet d'enfant, une attitude oblomovienne (vous voudrez bien excuser le néologisme) qui est souvent mise en parallèle avec la douceur de vivre revendiquée par les classes aisées.

Par opposition, bien entendu, avec l'activité développée dans les classes laborieuses.
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Chakton

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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 11:50

Les deux interprétations ne s'opposent pas. Au contraire.

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Airin

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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 11:57

Pour épingler le ridicule attaché (à tort ou à raison, l'objet ici n'est point de trancher) à ce jouet pour adulte, citons cette caricature du Directoire.

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globule
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MessageSujet: Re: L'émigrette   Mer 16 Mai - 18:43

madame antoine a écrit:
Nous connaissons tous ce tableau où certains n'hésitent pas à voir le Dauphin Louis-Charles représenté par Louise-Elisabeth Vigée-Le Brun.
...........
En réalité, ni le nom du Prince, ni celui du peintre ne sont fermement attestés.



Au Musée Leblanc-Duvernoy, on est sûr du peintre mais pas du gamin.
http://notesdemusees.blogspot.be/

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